Au Cameroun, plusieurs affaires récentes de violences sexuelles impliquant des enfants ont provoqué indignation et inquiétude. Elles remettent au centre du débat une question difficile : comment comprendre les mécanismes des prédateurs sexuels au Cameroun sans tomber dans les raccourcis, les mythes ou le sensationnalisme ?
Derrière chaque nouvelle affaire revient presque toujours la même question : comment un adulte peut-il en arriver à s’en prendre sexuellement à un enfant ?
Sur les réseaux sociaux, les explications fusent. Certains parlent de perversion. D’autres de sorcellerie, de frustration sexuelle, de pornographie ou encore d’hommes qui seraient « incapables d’affronter des femmes adultes ».
Mais la réalité est beaucoup plus complexe.
Comprendre les mécanismes qui peuvent favoriser la violence sexuelle ne signifie ni excuser ni justifier l’agresseur. Au contraire : mieux comprendre permet de mieux reconnaître les situations à risque, protéger les enfants et casser certains mythes qui peuvent détourner l’attention du véritable problème.
Pourquoi cette question est devenue urgente au Cameroun

La préoccupation n’est pas uniquement alimentée par les réseaux sociaux.
En juin 2026, face à plusieurs affaires ayant suscité une forte indignation, le Barreau du Cameroun a annoncé la création d’une cellule juridique spécialisée pour accompagner gratuitement les victimes de viols et d’abus sexuels sur enfants.
La ligne nationale d’assistance aux enfants 116, hébergée au ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille, avait pour sa part enregistré environ 8 000 signalements depuis 2024. Attention : ces 8 000 appels ne correspondent pas uniquement à des violences sexuelles. Ils concernent notamment abandons, violences physiques, mariages forcés, viols, attouchements et autres formes de maltraitance.
L’UNICEF considère plus largement que les enfants au Cameroun restent fortement exposés à la violence, aux abus et à l’exploitation, notamment à la maison, à l’école et dans leur communauté.
Il serait cependant imprudent d’affirmer qu’il existe une « explosion statistiquement démontrée » des prédateurs sexuels au Cameroun : les données nationales disponibles restent incomplètes. Un document de programme de l’UNICEF publié en 2026 souligne lui-même la rareté des données permettant de mesurer précisément les violences sexuelles contre les enfants.
Ce que l’on peut dire avec certitude, en revanche, c’est que le phénomène existe, qu’il est grave et qu’il fait aujourd’hui l’objet d’une mobilisation institutionnelle et sociale importante.
Pourquoi un adulte peut-il s’en prendre sexuellement à un enfant ?
Il n’existe pas une seule réponse.
Les travaux de santé publique consacrés aux violences sexuelles insistent justement sur ce point : le passage à l’acte résulte généralement d’une combinaison de facteurs, et non d’une cause unique.
Parmi les facteurs retrouvés dans les recherches figurent notamment la mauvaise maîtrise des impulsions, certains comportements antisociaux, la consommation problématique d’alcool ou de drogues, l’acceptation de la violence, certaines croyances de domination sexuelle, des fantasmes coercitifs, des antécédents de violence et un environnement dans lequel les sanctions sociales ou institutionnelles sont faibles.
Chez certains agresseurs, il peut également exister un intérêt sexuel durable envers les enfants. Mais il serait incorrect de conclure que tout adulte qui abuse d’un enfant souffre nécessairement d’un trouble pédophilique. Les auteurs d’abus sexuels sur enfants ne constituent pas un groupe psychologique parfaitement homogène. Certains peuvent avoir également des relations sexuelles avec des adultes ; d’autres agissent notamment en fonction de l’opportunité, de l’accès à l’enfant ou d’autres motivations.
C’est une distinction importante.
Chercher un profil unique du « monstre » peut paradoxalement nous empêcher de reconnaître certains agresseurs.
« Ils ont peur des femmes adultes » : est-ce réellement une explication ?
C’est probablement l’une des hypothèses que l’on entendra le plus facilement dans une discussion :
« Peut-être qu’ils sont impuissants devant les grandes femmes, alors ils s’attaquent aux enfants. »
L’idée peut sembler intuitive. Elle ne correspond cependant pas à une explication scientifique établie de la violence sexuelle sur enfants.
Les grandes synthèses de facteurs de risque publiées par l’OMS et le CDC ne présentent pas l’impuissance sexuelle ou la peur des femmes adultes comme une cause reconnue des abus sexuels sur enfants.
Certains auteurs peuvent effectivement présenter des difficultés relationnelles, sexuelles ou émotionnelles. Mais cela ne permet pas d’établir une relation simple :
difficulté avec une partenaire adulte → agression sexuelle d’un enfant.
Des millions d’adultes vivent de la timidité, des rejets amoureux, une dysfonction sexuelle, une faible estime d’eux-mêmes ou des difficultés de couple sans jamais agresser un enfant.
Et inversement, certains auteurs d’abus peuvent avoir une conjointe, des enfants, une activité professionnelle et une apparence sociale tout à fait ordinaire. Les travaux sur les auteurs d’abus sexuels montrent justement qu’il n’existe pas toujours un signe extérieur permettant de les identifier immédiatement.
Réduire le phénomène à « des hommes incapables de satisfaire une femme » risque donc de nous faire regarder dans la mauvaise direction.
Le pouvoir et la vulnérabilité comptent énormément

Une autre dimension est beaucoup plus importante : le rapport de pouvoir.
Un enfant dépend des adultes.
Il peut être impressionné par un parent, un enseignant, un voisin, un responsable religieux, un entraîneur, un membre de la famille ou une personne ayant une autorité économique ou sociale sur lui.
Un adulte mal intentionné peut exploiter cette dépendance.
Il peut chercher à gagner progressivement la confiance de l’enfant, lui faire croire que certains comportements sont normaux, lui imposer le secret, lui offrir des avantages, exploiter son besoin d’affection ou utiliser la peur et les menaces.
C’est notamment pour cela que la prévention ne peut pas reposer uniquement sur :
« Ne parle pas aux inconnus. »
L’agresseur peut précisément être quelqu’un que la famille connaît et en qui elle a confiance. Les données internationales montrent que les auteurs d’abus sexuels sur enfants sont fréquemment connus de leurs victimes.
Au Cameroun, l’UNICEF souligne également que les violences et abus contre les enfants se produisent notamment dans les foyers, les écoles et les communautés.
Autrement dit, protéger un enfant ne consiste pas seulement à lui apprendre à fuir un étranger dans la rue.
Il faut également lui apprendre que même un adulte qu’il connaît n’a pas tous les droits sur son corps.
Le silence est l’un des meilleurs alliés de l’agresseur
Les violences sexuelles contre les enfants restent souvent cachées.
- L’enfant peut avoir peur.
- Peur de ne pas être cru.
- Peur de provoquer une crise dans la famille.
- Peur d’être puni.
- Peur que l’agresseur mette sa menace à exécution.
- Parfois, il ne comprend même pas immédiatement qu’il vient de subir un abus.
Dans certaines familles, une autre logique peut malheureusement apparaître :
« Il ne faut pas faire honte à la famille. »
Or protéger la réputation d’un adulte ou d’une famille au détriment d’un enfant crée exactement les conditions dont un agresseur a besoin pour continuer.
L’OMS rappelle que seule une partie des enfants victimes de maltraitance accède effectivement aux services officiels d’aide et que la violence envers les enfants demeure largement dissimulée.
Le premier réflexe face à la parole d’un enfant doit donc être de l’écouter sérieusement, pas de chercher immédiatement à sauver l’honneur de la famille.
Non, avoir subi des violences dans l’enfance ne transforme pas automatiquement quelqu’un en agresseur
C’est également une idée qui demande beaucoup de prudence.
Des antécédents personnels de violence ou de maltraitance apparaissent effectivement parmi certains facteurs associés statistiquement à un risque plus élevé de violence ultérieure.
Mais cela ne signifie absolument pas :
« Une personne abusée deviendra un agresseur. »
La grande majorité des victimes ne doivent jamais être considérées comme de futurs prédateurs.
Confondre facteur de risque et destinée revient à stigmatiser ceux que l’on devrait justement soutenir.
Internet crée aussi de nouvelles portes d’entrée

La protection des enfants ne peut désormais plus s’arrêter à la maison, à l’école ou au quartier.
Smartphones, messageries privées, réseaux sociaux et jeux en ligne permettent à des adultes d’entrer en contact avec des mineurs sans être physiquement présents.
L’UNICEF a publié en septembre 2026 des données provenant de 21 pays montrant l’ampleur des atteintes et de l’exploitation sexuelles facilitées par les technologies. Le rapport indique également que les grandes plateformes sociales jouent un rôle important dans ces situations. Ces chiffres ne sont pas spécifiques au Cameroun, mais ils montrent l’évolution mondiale du risque.
- Cela oblige également les parents à changer de stratégie.
- Surveiller uniquement les déplacements physiques d’un enfant ne suffit plus.
- Il faut aussi parler avec lui de ce qui se passe dans son téléphone.
Comment mieux protéger les enfants ?
La prévention ne consiste pas à rendre les enfants responsables de leur propre sécurité. La responsabilité demeure celle des adultes et des institutions.
Elle passe notamment par une éducation adaptée à l’âge sur le consentement et les limites corporelles, la possibilité pour l’enfant de dire non même à un adulte connu, des conversations régulières sur ses activités numériques, l’écoute sans jugement lorsqu’il signale une situation inconfortable et une réaction rapide dès qu’un comportement suspect apparaît.
- Il faut surtout sortir d’une culture où l’on apprend uniquement à l’enfant à « respecter les adultes ».
- Le respect ne signifie pas l’obéissance absolue.
- Un enfant doit savoir qu’il a le droit de raconter ce qu’un adulte lui a demandé de cacher.
Que faire lorsqu’un enfant parle d’un abus ?

Le premier enjeu est sa sécurité.
Éviter de l’interroger comme s’il devait prouver immédiatement ce qu’il raconte. Éviter également de le culpabiliser ou de lui reprocher de ne pas avoir parlé plus tôt.
Au Cameroun, la ligne 116 est dédiée à l’assistance des enfants en détresse et permet d’orienter les situations vers les services compétents.
Le Barreau du Cameroun a également annoncé en 2026 une assistance juridique spécialisée et communiqué le numéro +237 654 815 610 pour les familles concernées par des cas de viol ou d’abus sexuels sur enfants.
En situation de danger immédiat, la Gendarmerie nationale indique que le 113 permet de joindre gratuitement ses centres opérationnels 24 h/24 et 7 j/7. Pour la Police secours, les autorités camerounaises indiquent également le 117 depuis un téléphone mobile dans les zones couvertes.
Une prise en charge médicale et psychologique peut également être nécessaire.
Comprendre ne veut jamais dire excuser
Il est tentant, face à des actes aussi difficiles à concevoir, de chercher une explication simple.
- La frustration.
- L’impuissance.
- La pornographie.
- La folie.
- La pauvreté.
- La sorcellerie.
Mais une société qui veut réellement protéger ses enfants doit résister aux réponses faciles.
Les violences sexuelles sont généralement le résultat de mécanismes beaucoup plus complexes où peuvent intervenir sexualité, opportunité, domination, manipulation, environnement social, contrôle des impulsions, normes culturelles et faiblesse des mécanismes de protection.
Et surtout :
aucun facteur de risque ne transforme automatiquement quelqu’un en agresseur.
À la fin, le passage à l’acte reste un acte dont l’auteur porte la responsabilité.
La véritable question n’est donc peut-être pas seulement :
« Pourquoi ces personnes font-elles cela ? »
Elle devrait aussi devenir :
« Qu’avons-nous mis en place pour qu’un enfant puisse parler, être cru et être protégé avant qu’il ne soit trop tard ? »
Car lorsqu’il s’agit de violences sexuelles sur les enfants, le tabou protège rarement l’enfant. Il protège beaucoup plus souvent l’agresseur.
À retenir
Les affaires récentes justifient une mobilisation forte au Cameroun, mais les données disponibles ne permettent pas encore de mesurer précisément une éventuelle hausse nationale. Il n’existe pas de cause unique ni de profil simple de l’agresseur. L’idée selon laquelle les abus seraient principalement causés par « l’impuissance face aux femmes adultes » n’est pas étayée par les grandes références de santé publique. Les rapports de pouvoir, l’accès à l’enfant, certains intérêts sexuels, la manipulation, l’impulsivité, les normes tolérant la violence et la faiblesse des sanctions font partie des éléments beaucoup plus pertinents à étudier.
Sources: UNICEF Cameroun, OMS, CDC, Cameroon Tribune / Barreau du Cameroun, ainsi que les informations officielles de la Gendarmerie nationale concernant le 113.
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